Impossible d'évoquer Katerine Ann Moss sans saluer Sarah Doukas, ancien top model à la recherche de nouveaux minois pour l'agence Storm. Tout est parti de là, un après-midi de 1988, à l'aéroport JFK de New York. Sarah Doukas enregistre ses bagages. Soudain son regard s'arrête sur une ado. Pas jolie. Maigrelette, deux mollets ronds. Visage d'écureuil, nez bizarre, elle a des yeux immenses, des pommettes larges et une bouche d'enfant. L'architecture est singulière.
Sa façon de bouger est unique. Déjà. La gamine dégage une émotion inexplicable. «J'ai rencontré la fille la plus incroyable de la planète», dit Sarah Doukas, gorge nouée, à son frère. Cette petite étoilemystérieuse est une Anglaise de 14 ans. Elle deviendra Kate Moss.
Peter, son père, est agent de voyages. Il a offert à ses enfants un peu de soleil, une semaine aux Bahamas. Il a des prix sur les belles destinations. Il faut bien adoucir ce qu'aucun enfant ne peut supporter: la séparation de ses parents.
Maman s'ennuie. Leur couple est «too safe» après vingt ans de mariage. Au pub, un type en Porsche lui tourne autour. «Chéri, j'ai besoin de respirer», dit-elle un beau jour à son mari. Lorsqu'il comprend qu'un autre homme s'est immiscé dans la vie de sa femme, il est détruit. Et le coeur de Kate avec, porcelaine fêlée à jamais.
Les ruptures, elle en fera son ressort. Rupture avec l'école, le milieu familial, rupture avec ses amants, rupture avec les canons de la mode. Rupture de contrats, il y a deux ans. Son image en train de sniffer de la cocaïne fait la une du Daily Mirror.
Fragile à l'extérieur, Kate est forte en dedans. «Quand elle veut être garce, elle est vraiment très garce. Depuis toujours», affirme Nick, son frère. Après le divorce, elle fait l'école buissonnière, fréquente de petits voyous. Plus tard, femme-enfant en manque d'amour permanent, elle n'aura de cesse de s'attacher à des bad boys.
Un bataillon de tordus, des pas finis, des sombres, des moches, des jolis aussi. Il y a Johnny Depp, son étoile noire. Avec lui elle prend des bains de champagne. Elle n'a que 21 ans. Adore la fête. Kate est jet-set. Elle voyage entre New York, Paris et Los Angeles toute la semaine. Pour son anniversaire, Depp fait venir Gloria Gaynor. Elle chante «I Will Survive». Lorsqu'il rompt, après trois ans, Kate sombre dans la dépression. Mais survivra. Kate rebondit toujours.
Trois ans plus tard, le top qu'on s'arrache est hospitalisé. Epuisement. Rupture. «J'ai défilé bourrée pendant dix ans. Je pleurais tout le temps», avoue la «brindille» mutique. Elle le dit elle-même: «C'est un péché d'être fatiguée.»
A la lumière de ces événements, on comprend mieux son attachement à Pete Doherty. Le rocker junkie à tête de gosse. Avec lui, «Toxic Kate» deviendra l'héroïne d'un feuilleton au format tabloïd, jusqu'à leur récente séparation. Encore une. Son remplaçant, Jamie Hince, faux airs de Lou Reed, est le chanteur des Kills. La rumeur les a fiancés. Mais elle aime trop les mauvaises graines, ces hommes avec qui on ne se marie pas. Un seul a essayé. Un normal. L'éditeur du mensuel tendance Dazed and Confused», il incarne l'image stable. Celle du père. Le sien? Ensemble, ils auront une fille, Lila Grace. C'est tout.
A l'aéroport JFK en 1988, la gosse Moss a été conçue pour la deuxième fois. «Voudrais-tu être mannequin?» lui demande le frère de Sarah Doukas. Elle a déjà songé à mettre de la distance entre elle et le sud de Londres. Un couvercle étouffant qui abrite les cris de ses parents. Alors elle y va.
Kate, gardienne de l'équipe de foot de son quartier, a un sacré caractère. Trempé dans l'alcool et les volutes des cigarettes. Mademoiselle fume et boit devant ses parents. Gavroche gracile, elle fait le mur et rentre à 3 heures du matin. «D'une certaine façon, ça apprend à ne dépendre que de soi.»
Une douleur secrète
Kate quitte le giron familial, en bave. Première couverture pour The Face en 1990. Cheveux au vent, pieds nus, elle est nature, tranche avec les filles à la beauté clinquante.
Désormais, on ne verra qu'elle. Géante minuscule, Kate mesure 1,67 m. En 1993, elle s'affiche Calvin Klein et réinvente le waif look, l'allure d'enfant abandonnée, de gamine, chère à la Twiggy des sixties.
Epaules rentrées, regard perdu, os saillants. Cette silhouette fera date. Cassure nette, là encore. Triomphale et scandaleuse. «Trop maigre!» Les mères sont révoltées. Kate enlève le bas, allongée sur un canapé, pour la pub Obsession. Elle montre presque tout mais ne dévoile rien. Secrète. Elle cache une douleur intérieure. A la place du coeur.